TemoinMemoire

Le texte ci-dessous nous a été transmis en mars 2019 par un ancien élève, utilisateur de l'une des salles d'informatique de l'un des 58 lycées (Lycée de Bréquigny, à RENNES), entre 1976 et 1980.

Pour les puristes et actuels informaticiens de profession (en 2019), les ordinateurs français TÉLÉMÉCANIQUE T1600 sont jugés rétrospectivement un peu plus performants, en « ergonomie système et langage LSE versions F1 puis F2 implémentées », que les CII Mitra-15 avec leur version de LSE 15 (époque 1970 - 1980). Identiquement pour l’aspect mécanique des téléimprimeurs américains TELETYPE, adossés à ces deux types de mini-ordinateurs français : même base mécanique TELETYPE ASR-33, mais le TELETYPE de TÉLÉMÉCANIQUE était re-carrossé « façon constructeur » ; les photos du mémoire de votre épouse montrent très bien cette différence, en pages 9, 32 et 45. Dans ce précieux document, il y a d’ailleurs un passage assez rigolo à ce sujet en page 47. Pour anecdote, TÉLÉMÉCANIQUE avait pris en plus le soin d'insonoriser son téléimprimeur (ce que n'avait pas fait CII), avec de la mousse synthétique disposée sous le capot ; ce qui, je m'en souviens très bien, étouffait convenablement le bruit mécanique - qui faisait partie de l'ambiance ! - lors de l'impression des listings de nos programmes !

Étant passionné de cette époque « mini-informatique expérimentale 58 lycées 1972 - 1976 » - dont on parle peu, hélas - et qui aide à comprendre beaucoup de choses de notre informatique actuelle, je dispose également de la liste des 58 établissements concernés. Ils furent donc dotés en ordinateurs à part égale, soit de TÉLÉMÉCANIQUE T1600, soit de CII Mitra-15 et avec un gros disque dur de grande capacité pour l'époque (256 Ko ou 384 Ko !!!), ainsi que le langage LSE implémenté (Langage Symbolique d'Enseignement). Complétaient chaque dotation : 8 terminaux écrans SINTRA - à l'époque on disait « console » - aux couleurs « kitch orange années 1970 », un TELETYPE ASR-33 avec lecteur perforateur de ruban, un lecteur de disquettes 8 pouces (ajouté à partir de 1977). Le document mémoire de votre épouse reproduit ces renseignements en page 40. Les lycées de la ville de TOULOUSE était bien dotés : le Lycée Rive Gauche / Le Mirail disposait d’un CII Mitra-15, le Lycée Saint-Sernin et Lycée Raymond Naves disposaient chacun d’un TÉLÉMÉCANIQUE T1600. Le lycée Saint-Sernin, grâce à la très haute compétence des professeurs d’informatique de l’époque fut l’un des rares lycées phares à avoir contribué à faire évoluer « côté système » les versions du L.S.E., « sur » et « pour » TÉLÉMÉCANIQUE T1600. Très peu de professeurs d’établissements ayant eu cette compétence « système » (parmi ceux des 58 lycées), prérogatives des « programmeurs » des constructeurs de l'époque. Les deux entités de mini-informatique CII et TÉLÉMÉCANIQUE furent fusionnées plus tard en une seule entité de consolidation, la SEMS (filiale de BULL), dont le logo est d'ailleurs visible, là encore... sur quelques photos du mémoire (photos du Mitra-15 en page 29 et du téléimprimeur en page 32).

Le Langage Symbolique d'Enseignement, le LSE, fut conçu à l’école SUPELEC par l’équipe de Jacques Hebenstreit (dont Yves Noyelle faisait partie, avec qui j'ai plus tard échangé quelques courriels), et en collaboration avec les enseignants de l’un des 58 lycées (Lycée de LA CELLE SAINT-CLOUD). Pour la petite histoire, LSE avait fortement évolué après 1977, grâce aux compétences des enseignants « pointus » des lycées de THIAIS, TOULOUSE, MONTPELLIER, ALBI. Ceci (nos enseignant rennais nous l'avaient expliqué), parce que les constructeurs CII et TÉLÉMÉCANIQUE traînaient la patte à faire évoluer ce langage de programmation et à optimiser le fonctionnement des supports (disque dur et disquettes).

Le Lycée de Bréquigny à RENNES (où j'étais élève de 1976 à 1979 et membre acharné du club informatique, lui aussi doté en 1974 d’un Télémécanique T1600), avait récupéré la nouvelle version LSE F1 (1978) du Lycée de THIAIS, puis celle du LSE F2 (dénommée par nous autres « la version LSE de TOULOUSE / MONTPELLIER... ») ; cette version fut exactement mise au point en 1979 par les enseignants du Lycée Saint-Sernin de TOULOUSE, du lycée Joffre de MONTPELLIER et du Lycée d'ALBI. Nous n’étions que « suiveurs, côté système » à RENNES. Ceci en opposition avec la forte vocation de RENNES et de la région Bretagne pour la télématique Minitel, annuaire électronique, Vidéotext... : nous autres élèves et enseignants du club informatique du lycée de Bréquigny avions même rencontré - à leur demande - des personnels techniques du CCETT de RENNES, lequel centre national de FRANCE TELECOM impulsait les recherches sur ces nouvelles technologies. De son côté, un autre de mes mentors LSE, l'un des pontes du club informatique au Lycée de Bréquigny de RENNES, André Le Meur, Professeur de Lettres, programmait déjà des choses très complexes. Il nous a transmis lui aussi son savoir de programmeur et a terminé sa carrière en qualité de Maître de Conférences à l'Université de RENNES 2 (spécialisé en informatique sur les thèmes de « tables des matières, index, Thésaurus », lui aussi passionné, dans la continuité exacte des programmes LSE qu'il écrivait en 1977). Nous nous sommes revus d'ailleurs bien après, lors d'une reprise d'études d'un 3è cycle universitaire pour moi dans les années 2000.

Les pages 48 et suivantes du mémoire de votre épouse sont très sympas à parcourir ; elles décrivent exactement ce que je vivais à RENNES, en tant qu'élève « mordu » : accéder en tant qu’élève « club » à la salle, en mode « libre-service », coûte que coûte, dès que l’emploi du temps « libre » de lycéen me le permettait. Tandis que de leur côté, les enseignants de l'époque (quelques, trop rares) souhaitaient bien entendu faire découvrir les logiciels aux élèves. Pour anecdote, je récupérais régulièrement dans la corbeille à papier de la salle informatique tous les listings jetés (des trophées, qui me permirent d'apprendre le LSE à grands pas !). Devant l’enragé que j’étais, ma professeur de maths, qui avait fait partie des enseignants formés de manière lourde à TOULOUSE, à RENNES, … (phase décrite pages 33 et 34 du mémoire de votre épouse) avait commencé à m'inviter à me rendre dans la salle magique sur mes temps libres. Elle avait fini par... me confier une clé de la salle informatique ! J’avais bien sûr appris à mettre en service et arrêter l’ordinateur T1600 ; j’avais même l’autorisation du proviseur de l'établissement pour accéder à la salle (en toute simplicité…) pendant les 15 premiers jours vacances de juillet, sur ma période d’élève en 2nde, 1ère et terminale… et même un peu plus tard. Quel luxe ! Quel privilège (fourré pendant les vacances d'été dans la salle informatique, de 8h à 18h !!!). Grâce à tout ça, j’ai pu m’intéresser aux aspects système, dépannage, relance de l’ordinateur T1600 lorsqu’il était « planté » - on disait « bloqué » à l'époque. Tout cet acquis m'a permis plus tard d'en faire ma profession actuelle d’informaticien (expliqué dans mon précédent courriel).

Pour l’Histoire de l’informatique, ces ordinateurs CII Mitra-15 et TÉLÉMÉCANIQUE T1600 sont, pour certains d'entre eux, classés aujourd'hui « Monuments Historiques » (pour ceux qui ont échappé à la casse). Ainsi, un T1600 et un TÉLÉTYPE ASR-33 sont exposés dans le fonds patrimonial de l’Institut de Botanique, à MONTPELLIER (c'est la configuration qui équipait le Lycée Joffre de MONTPELLIER, je dispose d'un article de presse qui décrit ce sauvetage, versé à la collection). De son côté, le célèbre musée informatique ACONIT de GRENOBLE entrepose un CII Mitra-15 et un TÉLÉMÉCANIQUE T1600 au sein de sa collection. Loin de tout fétichisme, j’ai visité la collection montpelliéraine l’été 2018 passé (après rendez-vous calé avec la conservatrice et à qui j'ai remis diverses documentations pour compléter son patrimoine). Aux prochaines vacances estivales, j'espère visiter le musée ACONIT de GRENOBLE.

Historiquement, les CII Mitra-15 furent conçus à TOULOUSE, tandis que les TÉLÉMÉCANIQUE T1600 le furent à GRENOBLE. Savez-vous que les CII Mitra-15 et TÉLÉMÉCANIQUE T1600 ont continué à être utilisés jusque dans les années 2000, par EDF et par les Télécom pour piloter des process industriels (commande de vannes de barrages hydro-électriques, sous-automates de centraux téléphoniques) ? Ces machines, robustes donnaient satisfaction. Je suppose quand même que le langage implémenté pour ces process était davantage du FORTRAN, du LISP, du PL1, ou de l’Assembleur ; ces langages ayant été implémentés également sur les T1600 et Mitra-15, installés hors Lycées, par exemple à l'INSA de RENNES qui disposait lui aussi d'un T1600 sous langage FORTRAN.

Les annexes des pages 139 et suivantes du mémoire de votre épouse mettent en évidence une chose : le Langage LSE (hélas en français tandis que la mode informatique de 1980 louchait déjà vers le Graal de l’invention américaine) fut très puissant, pour l’époque. C'est normal : les concepteurs LSE de SUPELEC avaient repris le « plus performant » des caractéristiques des autres langages de programmation de cette période (je pense aux appels sous-programmes « Procédures sous-programmes » des langages ALGOL et FORTRAN, les affectations de type nombre, chaînes, booléens, tableaux, imbrications possible d’instructions conditionnelles sur une ligne de programmation, les « procédures Résultat » (impensable pour l’époque !). Tout ça, de type « semi interprété / semi compilé » (analyse syntaxique et lexicographique de la ligne de programmation, une fois qu’elle était validée par « CTRL X-OFF, avec acceptation ou refus immédiat du contenu). Par comparaison, le langage BASIC des années 1980, que j’ai découvert ensuite à l'Université était bien moins performant, bien moins intéressant (même lorsqu’il a été standardisé GW-BASIC par Microsoft). Idem pour le très puissant COBOL (encore utilisé en 2019, pour la gestion d'applications bancaires) : bien plus austère que LSE !!!

L’époque qui a suivi (installation en 1980 de micro-ordinateurs avec langage LSE et BASIC dans des nouveaux Lycées, période à laquelle je ne fut pas mêlé) fut moins intéressante : hé oui, ces nouvelles machines « Micros » n’étaient pas reliées entre elles ! De même pour la transportabilité désastreuse des programmes, connue jusque là exemplaire entre T1600 et Mitra-15 (avec mêmes formats logiques de disquettes 8'' entre les deux constructeurs et grâce aux rubans perforés) : en effet, pour les micro-ordinateurs qui s'inscrivaient comme « successeurs » (LOGABAX, OLIVETTI, BULL R2E Micral, SMT GOUPIL), les nouvelles disquettes de format 5’1/4 physique identique entre les matériels n’avaient pas le même formatage logique de sectorisation entre ces constructeurs, etc). Pire après 1985 : les « nano réseau » (avec du Basic ou du LSE implémenté sur des Thomson TO7 et MO5, jusqu'en 1990 ) furent une calamité ; il est vrai que les réseaux de micro-ordinateurs / serveurs tels que mis en oeuvre actuellement en 2019 n’existaient pas réellement en 1980.

Pour la bibliographie de l’époque, présentée en fin du mémoire de votre épouse :
- Simon Nora/Alain Minc, L’informatisation de la Société (Julliard) : j’avais acheté le livre. Je ne l’ai plus. Il est réjouissant de voir encore Alain Minc, « visiteur du soir » de l’Elysée, intervenir en 2019 sur plein de sujets sociétaux (même si l’on a le droit de ne pas être d’accord pour tout avec lui !).
- L’Ordinateur Individuel : je ne loupais « aucun épisode » .

Comme je l’ai réalisé plus tard, à propos des jeunes informaticiens hobbystes dont je fus, avant d'en faire ma profession : ceux qui avaient connu « l’époque de référence 58 Lycées T1600 - Mitra-15 » ont été privilégiés, car ayant acquis (sans le savoir initialement) la notion de réseau, d’interconnexion, de passage « d'un programme » d’une console SINTRA TTE à une autre (par les commandes du LSE « PRendre état console… »). Ceci en plus de l'aspect créatif de programmation (car tout était à construire, à écrire, à programmer !). Quoi qu’il en soit, cet aspect de connaissance « mini-ordinateur avec LSE en temps partagé 58 lycées années 1975 » a été un apport certain, au moins pour concevoir et mettre en oeuvre (plus tard, années 1990, les déploiements de réseaux de micro-ordinateurs / serveurs) dans mon entreprise ; je pense à Novell Netware, Microsoft OS2 LanManager, puis Windows NT, Windows Server ainsi que des progiciels de bureautique et divers que j’ai déployés chez mon actuel employeur, le Conseil régional de Bretagne, lequel m’avait embauché pour cela en 1990.

Un mémoire en anglais passionnant à lire, travail consciencieux qui re-transporte au passé les connaisseurs de cette époque informatique lycéenne : une période formidable de référence pour laquelle bien des aspects technologiques restent encore très actuels en 2019. Merci.

Daniel CAOUS
Conseil régional de Bretagne
Direction des systèmes d'information
Service informations décisionnelles et études logicielles
Chef de projet,
Ingénierie documentaire ISO 9001,
Informatique certifiée ISO 9001 / v2015.